EXTRAITS DE BUNKER
Quelque part en Ukraine, neuf prisonniers marchent sous la pluie.
BUNKER, de Franck Paterne, est une œuvre de fiction.
LA MARCHE
Chapitre premier — quelque part entre Marioupol et Volnovakha.
La steppe ukrainienne se disloquait sous l'effet de l'artillerie et des combats. Jusqu'à l'horizon, les champs de blé étaient lacérés de cratères d'obus remplis d'une eau grise. De cette désolation ne subsistaient que quelques maisons éventrées au milieu des carcasses de blindés.
Voilà des jours qu'une pluie sourde criblait le sol, dans un crépitement de mitraille. À la sortie de Marioupol, sur la H20 en direction de Volnovakha, la grande route avait fondu dans la terre. Il n'en restait qu'un chemin de boue strié par les chenilles des chars T-84. Pendant un temps, il ne se passa rien. Rien d'autre que la boue, le vent et la pluie. Puis, à une vingtaine de mètres, une première silhouette se dessina, puis une autre, puis une troisième. Bientôt un groupe se détacha lentement du rideau de pluie. Neuf âmes en peine, la tête basse, les jambes lourdes, qui grimpaient la côte en rang de condamnés : sept hommes et deux femmes, encadrés par deux militaires russes lourdement armés. Il y avait le caporal Arkadi Novikov, plus jeune et moins gradé et Malkine, ou plutôt le sergent Malkine, incarnation autoritaire d'un commandement russe où la brutalité tenait lieu de vertu.
Nous étions là. Au milieu d'eux. Trois Français jetés dans un récit qui n'était pas le nôtre. J'étais en queue de groupe avec mes deux fils. Moi, Adrien, soixante ans, je marchais comme je pouvais. Avec difficulté. Ma jambe droite, souvenir têtu d'une polio d'enfance, m'ancrait à la douleur. Les traits tirés, le regard au sol, je m'efforçais d'avancer en me répétant : « Ne pas tomber. Ne pas tomber. »
Milos, trente ans, marchait à ma droite. Ses cheveux blonds collaient à son front. Le menton en avant, les épaules hautes, les mâchoires serrées, il avançait mécaniquement, le corps détaché de l'esprit. Son regard exprimait la colère muette de l'instinct face à la peur.
Elias, trente-trois ans, marchait à ma gauche. Malgré le vent et la pluie, ses cheveux noirs restaient plaqués, impeccables, défiant le désordre. Ses yeux ne lâchaient rien. Chaque détail était saisi avec la fixité froide de ceux qui refusent d'être atteints.
Devant nous, Borodine, collaborateur des Russes, se glissa jusqu'à Malkine et lui souffla quelques mots avec l'empressement d'un chien cherchant une caresse. Malkine l'ignora comme un bruit de fond sans intérêt.
À côté de Milos, un homme d'une quarantaine d'années manqua de trébucher : c'était Roman, un vrai résistant passé par les réseaux du SBU, le service du renseignement intérieur ukrainien. Sa barbe mouillée pendait en mèches noires, sa démarche restait solide. Il murmura, sans viser personne, mais assez fort pour qu'on entende :
— J'avais un rendez-vous à l'hôpital. Je n'y suis jamais arrivé.
Derrière lui, Youri Sokolov, professeur de cinquante-huit ans, marchait au pas avec la docilité d'un homme dressé à obéir. À mi-voix, sans savoir si les militaires l'entendaient, il lança :
— Moi, j'étais à l'école, je corrigeais des copies. On m'a arrêté sans un mot et, depuis, je marche.
Arkadi Novikov s'immobilisa, pivota sur ses talons, leva son fusil et s'adressa au groupe :
— Vous savez ce qui vous attend si vous ne la fermez pas ?
Le silence s'abattit, brutal.
Borodine, le visage congestionné, osa s'avancer :
— Caporal Novikov, vous avez sans doute oublié mais je vous rappelle que j'ai toujours travaillé pour le parti. J'ai la carte ! Ils se sont trompés. Lors de mon arrestation, j'étais mobilisé sur la mission d'observation du Komendant Klarkov, validée par le colonel Yakovenko lui-même.
En voulant brandir sa carte détrempée, Borodine glissa sur une pierre mouillée et s'effondra lourdement dans un bruit de chair et de boue.
Le groupe s'immobilisa. L'incident était grotesque, mais personne ne rit.
Youri Sokolov, le professeur, s'avança jusqu'au corps, s'accroupit avec une lenteur solennelle et souffla, d'un calme terrible :
— C'est donc toi qui bosses pour eux ?
Une femme aux traits épuisés se recula pour nous faire de la place. Elle s'appelait Elizaveta Arkanina. Elle observa Borodine sans compassion et murmura :
— Va falloir le sortir de là si on veut repartir avant la nuit.
Alors apparut Anya. Restée en retrait depuis le début de la marche, elle surgit avec l'assurance d'un destin. Le vent balayait ses cheveux blonds. Son regard, d'un vert orageux, portait une hostilité animale. D'un geste tranquille, elle glissa son corps entre nous et se planta au-dessus de Borodine qui suffoquait. Avec un sourire en coin, elle lâcha :
— Ce n'est pas une chute, c'est sa révérence. Dès qu'il voit un uniforme, c'est plus fort que lui : faut qu'il s'agenouille.
Puis elle éclata de rire, un rire clair et inattendu qui déferla sur le groupe. Arkadi dut se détourner pour cacher un sourire.
— Silence, trancha Malkine d'un ton qui n'appelait aucune réponse.
Derrière lui, Pavel Trofimov, infirmier au visage marqué, s'approcha de Borodine, lui tendit la main et l'aida à se relever.
Elias murmura :
— On a changé de film.
KIEV, AVANT L'AUBE
Chapitre 17 — le signal.
Allongé sur le dos, Volodymyr Zelensky dormait d'un sommeil haché. Depuis des mois, ses nuits n'étaient que des escales, jamais des refuges. Sur la table de chevet, son téléphone crypté dormait lui aussi. La chambre n'avait rien d'un décor présidentiel : un dossier entrouvert traînait sur un fauteuil, une veste militaire pendait mollement sur une chaise, et ses bottes, posées sans soin, rappelaient qu'ici, rien n'était ordonné, rien n'était stable. Chaque objet paraissait vivre sous la même tension que lui.
Dans les galeries enterrées, les écrans maintenaient une veille attentive. Certains soldats luttaient contre le sommeil, d'autres griffonnaient quelques notes, mais tous gardaient une oreille tournée vers les machines.
Le capitaine Mykhailo Horbenko, trente-huit ans, originaire de Kharkiv, marié, deux enfants qui lui manquaient jusque dans sa chair, tenait entre ses mains une tasse de café refroidi. Son travail n'avait rien de spectaculaire, mais il savait que la sécurité d'un pays dépendait parfois de gestes monotones. Un clignotement sur l'un des écrans le fit se redresser. Un signal. Couvert, mal acheminé. Rien qui ressemblait à un message ordinaire. Mykhailo se pencha, fronça les sourcils, posa sa tasse, isola la fréquence et lança la procédure de décryptage. Des lignes de code défilèrent quelques secondes, puis l'image apparut. Des visages. Flous, abîmés, figés dans une lumière trop blanche. Un silence bref. Un serrement de gorge. Il n'avait pas encore les mots, mais il avait déjà compris. Il alerta le colonel Serdiuk, un homme taillé par des années de guerre. Il se pencha sur l'écran et resta longuement immobile. Quand il parla enfin, ce fut d'une voix calme, presque étouffée :
— Faites monter ça. Niveau présidentiel. Maintenant !
— Transmission vers l'étage présidentiel en cours, confirma le capitaine Horbenko.
À travers les murs du palais, le message montait comme une onde froide, prêt à atteindre la chambre où Zelensky dormait encore, pour quelques secondes seulement. Un aide de camp, lieutenant trentenaire, le récupéra sur une tablette sécurisée. En remontant l'escalier menant aux appartements privés, il avait l'impression de porter une charge explosive. Chaque pas résonnait dans le couloir désert. Arrivé au palier supérieur, il frappa à la porte du secrétariat présidentiel. Dans un bureau éclairé par une lampe verte, une secrétaire expérimentée, les cheveux tirés en chignon, l'attendait. Elle saisit la tablette, lut en diagonale et blêmit. Elle savait que son rôle n'était pas d'interpréter, mais de transmettre. Elle ajusta sa jupe et prit une grande inspiration. Dans la chambre, Zelensky remua légèrement. Un cauchemar se dissipait, laissant sur son visage l'ombre d'un rictus d'inquiétude. L'air sentait le bois ciré et la poussière froide. On frappa doucement à la porte. L'aide de camp entra, suivi de la secrétaire, qui tenait la tablette contre elle. Zelensky entrouvrit les yeux, surpris, encore englué dans le sommeil. L'expression grave de ses visiteurs le ramena aussitôt à la surface. Il se redressa, chercha ses lunettes.
L'aide de camp s'approcha :
— Monsieur le Président, c'est urgent. Vous devez voir ceci.
La tablette fut déposée dans ses mains. L'écran s'alluma. Le communiqué apparut. Les otages parlaient. La guerre venait d'entrer dans sa chambre.
PARIS, 5 H 42
Chapitre 18 — l'Élysée.
L'Élysée dormait encore. Dehors, une légère brise glissait entre les grilles noires et les balustres blanchâtres de la cour d'honneur, laissant derrière elle une fraîcheur humide qui flottait sur les pavés. À cette heure, la ville commençait à peine à s'éveiller : quelques voitures de livraison filaient déjà rue du Faubourg-Saint-Honoré, mais derrière les murs épais du palais, tout demeurait suspendu.
Au premier étage, dans l'appartement présidentiel, Emmanuel Macron dormait aussi. Le lit, large et sobre, recouvert de draps impeccablement repassés, tranchait avec l'austérité des boiseries et des tapisseries anciennes. La chambre, malgré ses dorures discrètes, ne respirait ni le luxe ni l'abandon. On y percevait davantage le poids d'une charge que le confort d'un foyer. Sur la table de chevet, son téléphone reposait face contre bois, muet, immobile, comme s'il respectait la fragile trêve de cette dernière heure de nuit. À côté, une lampe éteinte et une pile de dossiers annotés. Son sommeil n'était jamais profond, ses traits demeuraient légèrement contractés, la journée écoulée le poursuivait dans ses rêves. À 05 h 42, le silence se fissura. D'abord, un pas feutré dans le couloir. Puis deux coups secs sur la porte. Brigitte Macron, réveillée la première, tourna la tête. Elle observa son mari une seconde, comprit déjà ce qui allait suivre et murmura seulement :
— Emmanuel…
Il émergea lentement, posa une main sur la couverture. Les coups revinrent, plus nets cette fois, suivis d'une voix contenue mais sans équivoque :
— Monsieur le Président, il faut vous réveiller.
La porte s'entrouvrit, laissant passer un filet de lumière et un souffle d'air frais. L'aide de camp entra, jeune lieutenant au visage tiré, chemise impeccable mais froissée aux poignets. Dans sa main, un dossier cartonné. Macron se redressa enfin. Ses yeux, encore légèrement voilés par le sommeil, croisèrent ceux de Brigitte, où se lisait déjà une inquiétude muette, presque résignée.
Il hocha lentement la tête :
— Je sais.
L'aide de camp s'avança et lui remit le dossier. Macron l'ouvrit sans un mot. Il lut une première fois d'un bloc, puis une seconde, plus lentement. Trois Français. Dans un bunker. Au milieu du chaos. Et déjà, une horloge invisible commença à tourner.
Il referma le dossier.
— Prévenez le Quai et Matignon. On se réunit dans l'heure.
Brigitte posa sa main sur son bras, un geste discret pour l'accompagner dans cette chute. Il la retira avec douceur, pas par distance, mais par nécessité. La fonction, une fois réveillée, ne laissait plus d'espace. Macron se leva et marcha vers la fenêtre. Dehors, l'aube grise étendait un voile sur Paris. L'Élysée s'éveillait. Mais pour lui, la journée venait de se briser.
MOSCOU, LA MÉCANIQUE
Chapitre 19 — le Kremlin.
La chambre de Poutine baignait dans une obscurité disciplinée, fermée par des rideaux lourds qui maintenaient la clarté matinale loin de lui. Le silence y semblait dense, presque physique. Le lit, vaste et rangé avec une précision sans faille, imposait son autorité : pas un pli, pas une trace d'abandon. Tout paraissait figé dans une immobilité voulue, celle de quelqu'un qui tient sa vie comme on tient une arme. Poutine ouvrit les yeux sans hésitation, comme si son corps avait anticipé l'appel. Il ne se levait jamais avec la lumière, il se levait avec une mécanique intérieure qu'aucune fatigue n'avait jamais osé enrayer. Un coup discret retentit sur la porte intérieure. L'aide de camp russe entra, se redressa et annonça :
— Il y a une prise d'otages en Ukraine avec des otages français et ukrainiens. Un communiqué circule déjà en Europe. C'est urgent.
La phrase stoppa aussitôt la routine du matin. Poutine se leva d'un geste bref, enfila une robe de chambre sombre, puis traversa sa chambre pour gagner son dressing où tout avait été disposé la veille. Une chemise posée à plat. Un pantalon plié au millimètre. Sa ceinture passée dans les passants et ses chaussures alignées, lacets ouverts. Il s'habilla seul, sans hâte mais sans perte de temps. Rien n'était laissé au hasard, rien n'appelait de correction.
Poutine entrouvrit la fenêtre, sentit l'air glacé, puis la referma aussitôt. Un instant encore, il resta immobile dans la chambre, le temps de quitter l'homme privé et d'ajuster son masque de président. Lorsqu'il en sortit enfin, le couloir bordé de portraits officiels l'attendait. Il prit l'ascenseur intérieur, descendit sans un bruit. Quand les portes s'ouvrirent, l'homme privé avait disparu : il ne restait que la fonction.